La sexualité féminine au temps du Viagra®
Quand on tient un bon blockbuster, un "film à gros succès", une "grosse entrée" comme disent les américains à propos de leurs productions hollywoodiennes, dans le jargon de l’industrie pharmaceutique un médicament phare qui rapporte gros, autant en tirer profit jusqu’au bout, l’histoire n’est pas nouvelle. L’arrivée du sildénafil, le fameux Viagra®, aura été une fantastique aubaine commerciale pour son fabricant, lequel s’est trouvé propulsé en tête de tous les laboratoires, avec aujourd’hui le plus gros chiffre d’affaire mondial du secteur. Le sildénafil, produit miracle pour ses actionnaires, tout le monde sait ça. Spéculez sur l’impuissance des hommes, vous serez toujours gagnants.
Tout cela est merveilleux, et pourtant, quand on y réfléchit, ce conte de fée pharmacologique possède un défaut. Un seul certes, mais de taille. Là où tous les triomphes de la science pharmaceutique ont pu sans problème profiter à l’humanité toute entière, sans distinction de race ni de sexe, le sildénafil lui ne s’adresse, en théorie comme en pratique, qu’à une seule moitié de l’espèce humaine : la masculine. Perte sèche, assurément. Faut-il pour autant s’arrêter en si bon chemin ? Renoncer à faire bénéficier d’un progrès crucial l’autre moitié de l’humanité ? Ne serait-ce pas céder un peu vite à une forme de discrimination odieuse, d’un autre temps, à l’encontre des femmes ? A moins que… à moins que la science ne trouve réponse à la question. De fait, il y a de bonnes raisons d’être optimiste. Lorsque les chercheurs peuvent s’adonner sans limites à leur passion, lorsqu’ils sont généreusement rémunérés, qu’ils "sont en fonds" comme on dit, bref lorsqu’ils peuvent enfin chercher autre chose que de l’argent, en général ils trouvent.
C’est exactement ce qui est en train d’arriver avec le sildénafil (et ses concurrents, les tadalafil et vardenafil, tout aussi intéressés à la question). Soutenus par les torrents de royalties, venus et à venir, du traitement de l’impuissance masculine, les chercheurs sont en passe de résoudre cette criante injustice commise à la moitié féminine de l’humanité. Grâce à leurs efforts, grâce aux millions de dollars généreusement investis dans leurs projets, les femmes vont bientôt pouvoir bénéficier des mêmes bienfaits du traitement de la dysfonction érectile que les hommes. Moyennant quelques adaptations, on s’en doute.
Au préalable, il fallait s’entendre sur une étape indispensable, celle du diagnostic. Quand vous voulez faire des essais thérapeutiques, c’est bien connu, il vous faut commencer par définir les critères diagnostiques de l’affection que vous voulez traiter. L’affection importe peu, seuls les critères sont indispensables : c’est la meilleure façon de procéder dans cette méthodologie ô combien rigoureuse. Pour cela, il suffit de deux choses : des experts, et un consensus entre eux. Une bonne méthode pour y parvenir consiste à réunir les experts (si possible en les payant bien et dans un endroit agréable, il a été prouvé que le consensus s’obtient plus vite en pareil cas), pour leur demander de s’entendre sur des critères diagnostiques, dans le cas qui nous intéresse, ceux de la "dysfonction sexuelle féminine". Tout ceci fut fait, et bien fait : débat inaugural dans un bel hôtel de Cape Cod en 1997, "finalisation" par une série de meetings tenus sous les auspices de la Fondation américaine pour les maladies urologiques à Boston, pour déboucher sur les indispensables publications dans la presse médicale la plus sérieuse. Parmi celles-ci un article paru dans le JAMA, qui aboutit au résultat escompté : chez les femmes de 18 à 59 ans, "la prévalence de la dysfonction sexuelle" se chiffre à 43 %. A partir de là, les actionnaires peuvent être rassurés : bientôt la deuxième tranche !
Ceux qui voudraient savoir comment on arrive à des chiffres aussi extravagants - près d’une femme sur deux "dysfonctionne" sexuellement, qui l’eût cru ? - n’ont qu’à se reporter à l’excellente critique de ce genre de travaux publiée par R. Monyhan dans le British Medical Journal, elle est édifiante. En gros, en mettant au point un questionnaire à choix fermé sur la vie sexuelle féminine, et avec un peu de bonne volonté, il est finalement assez facile de passer de difficultés sexuelles transitoires – aussi courantes que banales : stress, fatigue, partenaire pas bien excitant, etc. – à un authentique "syndrome de dysfonction sexuelle féminine", d’allure nettement plus savante, qui devient aussitôt justiciable de traitements appropriés. De ce syndrome à l’inquiétante "insuffisance d’engorgement vaginal", ou pis, au redoutable "trouble de l’érection clitoridienne", il n’y a qu’un pas, que les chercheurs ès applications tous azimuts des sildénafil & Cie n’ont pas hésité à franchir, courbes pléthysmographiques à l’appui.
Mesdames, Mesdemoiselles, préparez-vous donc à voir votre sexualité "dysfonctionnante" bientôt rétablie dans ses attributions grâce aux tous derniers progrès de la médecine ! Autrefois, c’était la psychanalyse qui décrétait ex cathedra les normes exactes de votre épanouissement sexuel ; aujourd’hui, c’est l’industrie pharmaceutique. Signe des temps.

